L’AUTOBIENFAITRICE
Elle vit des cadeaux qu’elle va reprendre. Elle n’oublie jamais un cadeau. Elle les connaît tous, elle sait où chacun se trouve. Elle passe tous les endroits au peigne fin à leur recherche et trouve toujours des prétextes. Elle aime aller dans des maisons qu’elle ne connaît pas, et elle espère y trouver aussi un de ses cadeaux. Même les fleurs fanées refleurissent pour se faire reprendre par elle.
Comment a-t-elle pu donner tant de choses, et comment a-t-elle pu ne pas aller les reprendre plus tôt ? Elle qui oublie tout, les cadeaux, elle ne les oublie pas, et elle n’a de difficultés que pour les cadeaux qui se mangent. C’est plutôt amer, quand elle arrive une fois que tout est consommé. Alors, elle reste assise, l’air pensif et un peu perdu, et elle se rappelle quelque chose qui devrait être là. Elle regarde à la dérobée – elle est polie – s’il ne pourrait pas y avoir quelque chose caché dans un coin. Elle aime particulièrement aller dans les cuisines, un coup d’œil à la poubelle, un pincement au cœur, les voilà, les pelures de ses oranges. Si seulement elle les avait apportées plus tard, ou était venue les reprendre plus tôt.
« Ma théière ! » dit-elle, et elle s’en empare. « Mon châle ! Mes fleurs ! Ma blouse ! » Si celle à qui elle l’a donnée porte la blouse, elle demande à l’essayer, et, non sans s’être admirée sous toutes les coutures dans la glace, elle s’en va – avec la blouse sur elle.
Mais ne compte-t-elle pas qu’on lui rapportera spontanément ses cadeaux ? Non, elle préfère aller les reprendre. Mais ne subtilise-t-elle rien par la même occasion ? Non, c’est à ses cadeaux qu’elle en a. C’est à eux qu’elle tient, c’est eux qu’elle veut, c’est eux qui lui appartiennent. Mais pourquoi les a-t-elle donnés ? Pour aller les reprendre, c’est pour cela qu’elle les a donnés.